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#1 2019-01-21 00:53:09

Aldegrin de Karan
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La mécanique de l'ombre.

Château Oseberg ; appartements particuliers du Maître du Palais.

-Nous avons un problème !

Les murmures et le grattement des plumes s'interrompirent. Liétald de Karan s'arrêta dès qu'il eut passé la porte du Salon du Maître. De toutes les paires d'yeux fixées sur lui, la plus sévère le jugeait depuis un bureau. Les haches et les peaux de bêtes avaient été descendues des murs, remplacées par plusieurs tentures représentant un dragon rouge couronné des armoiries impériales. Une gigantesque toile sur laquelle les provinces d'Okord avaient été finement tracées dominait la salle. D'autres cartes habillaient les murs gris, certaines représentaient les contours incertains de Déomul, de Valésiane ou encore du Gundor. Aldegrin de Karan estimait depuis longtemps qu'il n'existait plus rien à conquérir en Okord. Quelques fois, des rancunes tenaces aboutissaient à la fin d'une Maison ou à un échange de forteresse ; mais le vieux dragon ne voyait nul intérêt dans ces querelles de clochers. C'était hors de ses frontières que l'Empire rencontrerait la gloire.

-Quoi ?
L'aboiement glacial roula sur les pierres. Liétald s'arracha à la gravité une jambe après l'autre, jusqu'à se retrouver face à son père, sans vraiment s'en rendre compte. Aldegrin tenait un sceau suspendu au dessus d'une petite flaque de cire ; un officier au crane chauve jetait sur le papier un regard inquiet.
-Quoi ? Répéta Aldegrin, tout aussi sèchement.
-Les versements... Il... Il y a un problème avec les versements.
Quelques secondes silencieuses s'écoulèrent, durant lesquelles l’Éminence Grise ne cilla pas.
-Tout le monde dehors. Le sceau s'abattit avec force sur le décret. Sauf toi Ugo.
L'officier ramena ses longues manches sur ses mains et recula contre le mur pendant que les autres pages sortaient un par un. Krein Vadir, le gigantesque homme de main des Karan ferma la porte.
-Il y a un problème avec les versements ! Déclara Liétald avec inquiétude, dès qu'il eut entendu le loquet tourner.
-Tu l'as déjà dit. Tu te répètes. Aldegrin tendit la main vers un sablier serti d'émeraudes et de rubis dans lequel baignait un liquide poisseux et sombre. Et tu me fais perdre mon temps. J'ai audience avec l'Empereur.
-L'audience n'aura aucune importance s'ils... s'ils savent ce que nous faisons avec l'or de l'Empire.
-L'audience n'aura aucune importance, de toute façon. Rétorqua le Maître du Palais d'un ton moqueur. Laisse boire notre bon souverain et laisse moi apposer son sceau.
-L'Archidruide de Chypre ! L'intendant d'Oseberg ! Et tous les autres, ils savent et ils vont parler.
-Évidemment qu'ils vont parler.
Liétald ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Son père soupira, regardant la poix s'écouler dans le sablier. Finalement il se leva et remplit deux coupes d'altevin. Il en abandonna une à son fils et s'accouda à la large fenêtre de pierre.
-Je ne serais pas éternel, Liétald. Cet empereur sera le dernier que je servirais. Toi et ton frère devrez faire fructifier seuls l'héritage rabougri des Karan, que j'eus tant de mal à faire refleurir. Aldegrin se retourna, jetant un étrange regard à son fils. Alors, si tu ne dois retenir qu'une de mes leçons, retiens bien celle-ci : le sacrifice est le tribut des dieux.
Liétald sursauta en entendant la porte claquer lourdement contre son linteau. Krein Vadir venait de disparaitre.

Oseberg, quartiers marchands, cette nuit là.

Aldek terminait son rapport. A quelques lignes de la fin, le regard du vieil officier fut attiré par le reflet projeté par la chandelle sur le verre sombre de la bouteille d'altevin. Accroché à son goulot pendait un mot, griffonné d'une main sûre. ''Le pouvoir n'use que ceux qui n'en n'ont pas.''

-Vieux serpent.

Aldek était un homme honnête, qui croyait aux dieux et aux forces du mal. Haïr les Karan allait donc de soit. Il avait tenté d'alerter l'Empereur, sans y parvenir. Le Seigneur de Falcastre avait verrouillé les issues. Pendant que la noblesse tournoyait et célébrait Okord, des gens disparaissaient dans la nuit, des sacs d'or changeaient de main, des comptes clandestins au financement occulte étaient ouverts au nom du Trésor Impérial, des hommes en armes arborant le dragon et le léopard s'emparaient des récoltes de la paysannerie.

Il s'empara de la bouteille et la déboucha. Terminer son rapport en buvant le vin des Karan ne manquait pas de saveur. Le fruit était délicieux et épargné de toute amertume douteuse. L'intendant d'Oseberg savait que même Aldegrin de Karan ne se risquerait pas à l'empoisonner.

Il roula son parchemin et le fourra dans sa vieille musette en cuir.

La grande maison de bourg était plongée dans l'obscurité et le silence. Ni sa femme ni les domestiques n'arpentaient plus le marbre chauffé. Il était trop tard, ou trop tôt. Aldek allait poser sa main sur la lourde porte en chêne lorsqu'une sensation terrible lui enflamma l'estomac. Courbé en deux sous la douleur, l'officier se sentit défaillir. Ses entrailles le brûlaient d'un feu ardent.

La crise s'estompa, et la douleur s'évanouit, aussi brusquement qu'elle était apparue. Aldek reprit ses esprits, se jurant de consulter un druide ; le mal qui hantait son corps gagnait en importance.

Le char attendait devant le parvis. Juché sur son banc, le cocher endurait la pluie battante sur son dos courbé.

-Bjorn, vous êtes déjà là ?

Une bourrasque secoua le char, le cadavre de Bjorn bascula sous la furie des élément. La poignée d'une dague dépassait de sa nuque.

-Le pouvoir n'use, que ceux qui n'en n'ont pas.

Le murmure venait de la droite, la lame vint de la gauche. Elle tailla un sourire immense dans la gorge d'Aldek tandis qu'une paire de bras puissants arrachaient les sangles de sa musette et plusieurs bagues de ses doigts. La mort s'estompa dans la nuit, à grandes enjambées. Aldek tituba un peu, pressant à grand peine les deux replis de peau d'où s'échappait sa vie. La chaleur l'abandonna rapidement et il s'affala dans la boue, sous le regard stupide de ses chevaux.

-Vieux serpent...

***

Nicosie, ville haute, cette nuit là.

-Par les dieux...

Ismérie laissa retomber sa tête sur l'oreiller, une mèche brune atterrit doucement sur son front, descendant lentement sur sa joue. Les petites quenottes blanches se plantèrent dans la lippe carmine. Le souffle se fit haletant, jusqu'à la vague, jusqu'à la secousse.

-Ne t'arrête surtout pas.

Les deux mains frêles plongèrent sous les draps, à la recherche de cette tête nue qui voulait s'échapper de la moiteur du lit. Les ongles se plantèrent dans le large cou comme autant de serres.

-Tu vas encore me faire...

Ismérie ne contrôlait plus rien. Son corps n'était plus qu'un amas de signaux électriques et de furieuses décharges d'hormones. Sous le lin, les deux cuisses se refermèrent en étau sur le crâne de son amant. La vague se profila à l'horizon, gigantesque, démente et assoiffée. La jeune femme s'appuya sur la tête de lit tandis que le plaisir submergeait son ventre gourmand. Son corps se cabra comme un arc alors qu'un long déchirement s'échappait de sa bouche ouverte.

Plus rien n'avait d'importance : ni les dieux, ni sa famille, ni les passants tardifs ; arrêtés un bref instant dans leur monotonie nocturne, dardant une oreille curieuse sur ce cri reconnu entre tous.

-Mais comment fais-tu ? Soupira Ismérie, les yeux mi-clos.
-Le privilège de l'âge.

Hardouin de Limassol essuya ses lèvres dans le creux de son coude. Il souriait, satisfait de son œuvre. Il s'adossa à un oreiller et, glissant un bras sous elle, attira son aimée contre son torse.  Celle-ci joua un moment avec l'énorme médaillon d'archidruide qui reposait sur le poitrail d'Hardouin.

-Ma mère veut me marier.
Elle avait dit ça distraitement, comme à chaque fois.
-Ta mère veut toujours te marier, Ismérie.
-Cette fois-ci l'affaire est sérieuse... Cette fois-ci, je suis d'accord.
-Pourquoi le serais-tu ?
-Hardouin, je n'ai plus quinze ans ! Auparavant, tous les hommes se seraient jetés depuis le pont de Constantinople si je le leur avais demandé. Mais au dernier tournoi de Samarie, c'est à peine si le Prince m'a jeté un regard. J'ai vingt ans, je ne suis pas marié... et les gens parlent.
-Les gens parlent ?
-Ils m'appellent ''Madame la Druide'' en ricanant. Je suis Ismérie de Nicosie !
-Ne dit pas ça.
-Alors trouve-moi un mari ! Ou épouse-moi et reconnaît notre union !
Hardouin quitta le lit, préférant se verser une coupe de vin.
-Tu es folle. Tu n'imagines pas tous les sacrifices que cette chaire d'archidruide m'a coûté.
-Erbert de Tyrosh a bien reconnu ses bâtards.
-Il était Archidruide du Roi ! Évidemment qu'il pouvait se le permettre !
Hardouin lança sa coupe contre le mur. Elle explosa en mille morceaux.
-Qui ta mère veut-elle te faire épouser.
Ismérie ne voulait pas répondre. La colère d'Hardouin lui était coutumière. Son impétueuse intensité faisait d'ailleurs son charme.
-Maximilien de Karan. Elle pense qu'avec l'Empire...
-La Samarie ne sera jamais une province impériale ! Je prêche nuit et jour contre cela. Je préférerais mourir plutôt que...

La porte des appartements secrets de l'Archidruide sauta de son verrou, révélant cinq hommes aux visages dissimulés par des foulards, armés d'arbalètes. Ismérie et Hardouin ne songèrent même pas à cacher leur nudité tant l'intrusion paraissait irréelle. L'un des assassins s'avança d'un pas.

-Ça j'en suis sûr.

Les carreaux claquèrent dans la nuit sombre. L'un transperça la joue d'Hardouin, tandis que trois autres se plantèrent dans son torse. L'Archidruide s'affala sur une commode avant de rouler par terre.

-S'il vous plaît... Par pitié... Je suis innocente.

Ismérie était clouée à la tête de lit. Un trait lui transperçait l'épaule, teintant les draps d'un rouge profond. Le chef des assassins s'approcha d'elle à pas lents et mesurés. Il dégaina un percemaille.

-Innocente de quoi ? Les Karan ne frayent pas avec les putains souillées.

Le tueur plongea la tige en d'acier plusieurs fois dans le ventre rond. Mitraillant de coups mortels la peau de la plus belle femme de l'Ouest.

Les passants ne prêtaient plus attention aux cris.

***

Fort Torksay, muraille intérieure, cette nuit là.

Deux gardes arpentaient le chemin de ronde. La nuit était fraîche et claire sur les Collines du Grand Manitou. L'automne avait avalé la plaine. Le jour elle était parsemée de reflets dorés et rougeâtres, sous la lune elle se paraît d'étoiles argentées. Sans doute distrait par la beauté du paysage, l'un des gardes manqua de passer par dessus la courtine. Il ne dût son salut qu'à la main ferme posée sur son bras. Le plateau qu'il tenait entre ses mains tangua dangereusement.

-Eh le bleu, tu rêves ?
-Pardon, sergent. Juste que... J'étais ailleurs.
-Ben reviens vite par ici. Ce genre d'accident con c'est la raison pour laquelle t'as obtenu une solde. Si tu pouvais passer la semaine, ce serait déjà bien.
-Oui, sergent.
Le vieux garde leva les yeux au ciel.
-Arrête avec les ''sergents'', appelle moi Athelstan.
-D'accord serg... Euh Athelstan.
-C'est mieux. Bon, ton nom à toi c'est quoi ?
-Markus. Je suis le fils du vieil Isaïe.
-C'est pas vrai ! T'es le fils de ce gredin ?
-Eh oui.
-Bah, personne n'est parfait, déclara Markus avant d'éclater d'un rire gras. Bon, allez, sa soupe va être froide. Il est temps d'y aller.

Les deux gardes disparurent dans l'escalier extérieur. L'humidité se faisait plus prenante à mesure qu'ils s'enfonçaient sous terre. Les nombreux conduits qui constituaient le sous-sol du fort avaient été façonné dans une glaise argileuse, modelée puis brûlée par les anciens concepteurs de la structure. Aux endroits les plus sensibles, ils avaient ajouté de larges piliers de gré destinés à soutenir l'ensemble. Le temps rendait désormais les parois aussi dure que la pierre.

-Il a fait quoi ? Demanda Markus tandis qu'il empruntait un long corridor garni de torches.
-Rien de mal, au contraire. Il est même ici de son plein gré. Vois-tu quand on est maître des comptes à Ténare, on se retrouve aux services de personnes peu recommandables ; et de leurs secrets. Peu d'âmes peuvent en supporter le poids.
-Il sait des choses compromettantes sur les... Karan ?

Athelstan s'arrêta net, un index posé sur ses lèvres. Son regard se porta sur la chaise adossée à la porte d'un cellule. Cette chaise aurait dû être occupée par son collègue attendant la relève. Ce collègue était visiblement parti.

-Qu'est-ce qu'il y a ? Murmura Markus.
-On est en train de se faire baiser.

Athelstan s'élança à toutes jambes, sa main brandissant la clef des geôles. La lourde porte pivota vers l'intérieur, révélant une cellule confortablement aménagée. Des victuailles avaient déjà été disposées sur une longue table, notamment une bouteille d'altevin fraîchement débouchée.

Un homme d'une cinquantaine d'années se débattait dans un large fauteuil. Il était recroquevillé sur lui-même et ses mains griffaient une gorge remplie d'écume.

Le plateau de Markus se brisa sur le sol.

***

Château Oseberg ; appartements particuliers du Maître du Palais.

Aldegrin de Karan regardait son fils. Il ne voyait qu'un passé d'insouciance et un avenir incertain. Le Dragon s'était toujours attiré de nombreux ennemis. Dès leur arrivée sur ces terres étranges et inhospitalières, la ruine avait guetté les karaniens. En ce temps là l'or manquait et les épées étaient rouillées. Alors les barbares décidèrent de changer de tactique et apprirent de ceux qui souhaitaient leur perte.

Cette politique avait traversé les générations, et Aldegrin l'appliquait toujours.

Le Maître du Palais tapota distraitement le sablier. Ugo se pencha sur son épaule.

-L'audience avec l'Empereur approche. Vous allez être en retard.

Aldegrin acquiesça tandis que son intendant rassemblaient plusieurs parchemins. Des doléances de la paysannerie sudorienne, quelques rapports diplomatiques, les comptes du Trésor... et la reconnaissance de nouvelles provinces impériales. Le Seigneur de Karan se leva, ajustant ses manches et son col.

-Repars pour Ténare aujourd'hui et administre le domaine. Il y aura des retombées.

Liétald approuva silencieusement.

Dernière modification par De Karan (2019-01-21 18:32:01)


Seigneur de Falcastre
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#2 2019-01-23 16:58:08

K-tåås Trøf
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Re : La mécanique de l'ombre.

Oseberg, à l'écart de la cité, deux jours plus tard

Une pluie fine glissait dans le vent et sur les visages du peu de personnes présentes.
L'humidité ambiante n'empêchait pas au feu allumé pour l'inhumation de crépiter et de projeter quelques éclats autour du corps d'un des intendants de l'Empereur, Aldek d'Oseberg.
Il avait été retrouvé étendu dans son sang sur le pavé, à quelques pas de ses montures, sous les fenêtres d'habitants qui n'avaient rien entendu.
Malgré ses fonctions, son décès n'avait soulevé aucun émoi dans la capitale, tant les vols et les crimes étaient courants dans toutes les grandes cités d'Okord.

- Taas... ?

Taas Trof ne bougea pas, continuant d'observer le feu.

- Taas. Veux tu que j'enquête sur sa mort ?

Taas Trof n'aimait pas Sparr Hoff. Tout les opposait, tout les avait toujours opposé.
Mais Sparr Hoff avait toujours été fidèle à la maison de K-lean, malgré leurs différences.

- Aldek était vieux et malade. Trouver son assassin ne le fera pas revenir.
- Aldek était l'intendant en lien avec le Grand Bailli et le Trésor Impérial ! Sa mort n'est peut être pas un hasard.
- Tu as toujours été trop suspicieux Sparr. Mais peut être veux tu cette place d'Intendant ?
- Taas, tu sais que je ne suis point comptable.
- Alors trouve moi un comptable en qui tu as toute confiance. Tu pourras ainsi vérifier les comptes par toi même.
- Et si je trouve quelque chose ?

Taas Trof se retourna et posa sa main sur l'épaule de Sparr Hoff.

- Sparr, tu sais très bien que si quelqu'un vole le Trésor Impérial, j'irais moi-même lui découper ses bourses.

Sparr Hoff fixa Taas Trof du regard plusieurs secondes avant que l'Empereur ne reprenne la direction de la cité.
Il n'était pas certain de ce qu'il avait pu lire dans ses yeux : une étincelle de fierté, la lueur de sa folie, ...
Comme une incitation à trouver un coupable, une excuse pour partir en guerre ...

Dernière modification par K-lean (2019-01-23 16:59:12)


K-lean, les deux haches viking
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#3 2019-02-12 00:04:18

Aldegrin de Karan
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Re : La mécanique de l'ombre.

-Vous agirez pour le Maître du Palais, pour l'Ouest et pour votre Empereur.

Il avait choisi l'ordre de ses mots avec soin. Aldegrin de Karan ne laissait rien au hasard. Il exécrait le hasard. Il avait été le témoin silencieux des méfaits provoqués par le chaos et l'incertitude sur de vénérables maisons. L'infortune pouvait aussi frapper les Karan. Il suffisait d'un dilettante pour provoquer la ruine de tous. L’Éminence Grise choisissait donc ceux qui l'entouraient avec soin, et ceux qui le servaient avec encore plus d'attention.

Douze-mille lances et épées le regardaient aujourd'hui. Casques sombres et capes rouges. Un léopard doré le pavois. Un dragon vermeille sur le plastron. Il avait fallut un peu d'or et de calvok. L'Empereur K-tåås Trøf avait signé le décret paresseusement, trop occupé qu'il était par ses maîtresses et ses tournois. Une paraphe et un coup de sceau. Le parchemin sentait encore l'alcool.

-De la Plaine du Haut jusqu'au Caire, continua le Seigneur de Ténare. Tirant un coup brefsur les rennes il fit faire demi-tour à sa monture et repassa devant le premier rang. De Lassius jusqu'à Tibériade. Vous patrouillerez en tant que mes premiers représentants sur les routes d'Okord.

Aldegrin avait d'abord songé aux Cantons Mercenaires. Les anciens vassaux valyriens étaient de féroces guerriers, ils répondaient désormais à un appel que les karaniens pouvaient combler aisément : l'or. Cependant le Maître du Palais ne connaissait que trop bien les limites de ce pouvoir. D'autres pouvaient renchérir, et la perspective d'être égorgé dans son sommeil par ceux qui devaient le protéger ne lui plaisait guère. La loyauté exigeait plus que de l'or, elle demandait un but. Alors Aldegrin avait fait chercher les petits et les insignifiants : les mercenaires sans soldes devenus cottereaux, les jeunes roturiers en mal d'aventure et les gibiers de potence graciés par le destin. Un magma bouillonnant d'âmes perdues. Plus important que tout : ces hommes n'entretenaient aucun lien avec les grandes maisons adverses.

-Vous pendrez les brigands, vous contrôlerez les serfs en vagabondage, vous vérifierez les passeports de toutes les marchandises en circulation sur les routes de l'Ouest.

Des yeux bleus et des yeux verts. Des mains gantés de cuir serrées sur les hampes. Une forêt de torses bombés d’orgueil. Le Maître du Palais avait levé une armée à son seul service. Une force capable de faire plier même les baillis les plus corrompus et les marchands les plus téméraires. Même les pitoyables pirate valésians devraient passer par la Grande Compagnie des routiers de l'Ouest. Et payer.

Tous les hommes ne seraient pas envoyés ainsi loin. Non. Aldegrin conservait une partie d'entre eux ici, au Château d'Oseberg, pour son usage tout à fait personnel.

-Gloire à l'Empire d'Okord !
-Gloire à l'Empire ! Répondit la troupe.

Le Seigneur de Ténare tourna le dos aux soldats. Cette mascarade l'avait fatigué. L'inspection des armées l'avait toujours fatigué. Les grands discours et les passages en revue drainaient du temps qu'il préférait investir autrement. Désormais la Grande Compagnie répondrait aux ordres de son capitaine. Et le capitaine répondrait aux siens. Aldegrin toisa son cadet du haut de son cheval.

-Ne me déçois pas.

Ansbert de Karan serra les mâchoires sous son casque. Il talonna légèrement sa monture et traversa l'armée par l'allée centrale. Un rang après l'autre, les routiers quittèrent Oseberg au rythme de leurs pas métalliques.


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#4 2019-02-12 22:34:59

Aldegrin de Karan
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Re : La mécanique de l'ombre.

-Guarida... Carmen !

Le silence succéda aux suppliques. Les mains expertes essuyèrent les outils. On vida les outres remplies d'eau croupie. Le cadavre fut enveloppé dans un linceul. Des bras forts renversèrent plusieurs baquets de vinaigre sur l'établi. Enfin, les brosses s'échinèrent à frotter le bois vermoulu. En moins de quelques minutes, la ruche de tortionnaires bouillonnant sous Fort Dangier avait effacé la plus petite trace d'humanité de cet endroit abandonné des dieux.

Deux coups sourds frappés à la porte attirèrent l'attention de Krein Vadir. Une de ses grosses pattes tira le judas.

-Le Seigneur veut vous voir.

Le Batteur grogna. Il abandonna là les tortionnaires ; ceux-ci ne s'en formalisèrent pas, trop occupés à remplir le linceul de paille sèche. Comme tous ceux qui entraient dans Fort Dangier, l'espion envoyé par la Dame de Guarida n'en sortirait que pour être brûlé discrètement dans un vallon proche.

Vadir l'avait découvert grâce à une jeune laitière du Palais de Ténare. La terreur qu'inspirait ses maîtres semblait peser plus lourd que la sacoche d'okors que l'espion lui avait donné. Le Batteur le découvrit plus tard en train de parler aux palefreniers. Il lui fit sauter les dents de devant d'un coup de gantelet. A son réveil le pauvre bougre avait compris dans quel pétrin il s'était fourré.

-Il a confirmé. Déclara mollement Krein Vadir.
Liétald de Karan se tenait dans la grande cour du Fort. Adossé à son char, il croquait dans une pomme.

-Guarida ? Demanda Liétald.
-Guarida.
-Fâcheux. Fâcheuxfâcheuxfâcheux...
Les dents blanches replongèrent dans la peau verte du fruit.
-Je préviens votre père ?
-Non.
Le ton était soudain beaucoup moins désinvolte. Seuls les yeux de Liétald avaient bougé, à la manière d'un prédateur économisant le moindre de ses mouvements.
-Mon père est à Oseberg. Ansbert commande désormais la Grande Compagnie. En tant que Seigneur de Ténare, je pense pouvoir gérer la situation.
-Très bien. Que fait-on ?
Liétald mordit à nouveau dans la pomme. Une goutte de jus sucré s'infiltra dans sa barbe.
-Nous sommes les Karan, nous avons une réputation à tenir. Krein Vadir fronça les sourcils, semblant ne pas comprendre. N'est-ce pas bientôt l'anniversaire du jeune Luis de Guarida ? Trouvez un ménestrel et envoyez-le jouer "Le Dernier Vol du Faucon", je suis sûr que cela bonifiera l'ambiance de la fête. Le Sudord a oublié de quoi nous étions capables...
Un dernier coup de canines et le trognon de pomme tomba par terre.
-Et pour les cavaliers sudoriens ? Demanda Vadir.
-Je vais prendre contact avec la Dame de Guarida. Si ça se passe bien nous les reverrons chez eux.
-Et si ça se passe mal ?
-Nous les reverrons chez eux, répéta Liétald, la botte sur le marchepied. Mais avec des trébuchets... Oh ! J'y pense ! Vous vous êtes occupé des palefreniers ?
-Oui, acquiesça tristement Vadir.
-Parfait. La porte du char claqua sur son fermoir. N'oubliez pas la laitière.
-Mais je...
-Vous ne m'en aviez pas parlé. Je sais. Vous êtes un grand sensible, Vadir. Peu de gens le savent.

Le char s'ébranla. Krein Vadir resta dans la cour quelques minutes, à soupeser ses péchés et sa conscience.


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#5 2019-02-13 20:15:26

Carmen
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Re : La mécanique de l'ombre.

« Et merde. »

Le soir tombait.
La troupe ne revenait pas.
Les archers au rempart ne voyaient rien venir.
Aux portes de Lajeño, habillé comme un marchand, Miguel Cordero ruminait, ses joues potelées dans la main.

« Merde. »

Qu'un espion se fasse prendre, c'était courant. Habituel. Les gens assez désespérés pour risquer la question et la corde en échange de cinquante pièces d'or à leur famille couraient les rues. Et que le nom d'un seigneur soit donné... Quelle foi y accorder ? Ces loqueteux savaient à peine le nom de leur mère.

Là, la situation était beaucoup plus délicate, car la mission qu'il avait donnée à ses hommes était particulière.

Il ne s'agissait pas d'observer des allées et venues pour compter des effectifs, ni d'évaluer de loin la hauteur des défenses d'un fief. Il s'agissait de poser des questions, de s'introduire dans les lieux, de fouiller des documents, d'obtenir des renseignements sur un sujet peut-être plus sensible encore que l'armée. Pour cela, il avait fallu recruter quelqu'un de plus compétent que le pouilleux usuel. Il avait fallu lui expliquer le minimum de choses pour qu'il sache quoi chercher, ce qui était déjà trop. Et surtout, il avait fallu trouver un moyen de le faire entrer dans le château de Ténare.

Cordero avait trouvé un moyen évident : l'or.

La maison de Guarida envoyait un convoi de chars à Ténare pour s'acquitter de l'impôt impérial auprès du Gardien du Trésor. Quoi de plus naturel ? Parmi les servants des chars, deux hommes de Cordero. Pendant le transbordement des centaines de sacs d'écus, un petit coup de couteau du premier dans la toile de jute.
Une averse d'or.
Tous les yeux alentour braqués sur les centaines de profils de l'empereur répandus sur le sol. Une fenêtre de tir pour que le deuxième complice se fonde dans le petit peuple de la basse cour.

Le plan était risqué bien sûr, mais il avait ses chances.

Seulement, la troupe ne revenait pas. Cela voulait dire que d'une façon ou d'une autre, ce con d'espion s'était fait prendre. Plus grave, la troupe avait dû se faire prendre avec, ce qui n'était pas prévu, du tout.

« Merde, merde, merde. Merde. »

Cordero tourna les talons et rentra dans le bourg. Il se dirigea vers la taverne du Grillon en Chaleur, un de ses points d'ancrage. Le patron était à ses ordres -enfin, à ceux de la marquise- et le salua d'un signe de tête quand il monta l'escalier.

Les Karan ne pouvaient pas penser qu'il s'agissait d'un espionnage ordinaire, ni que l'homme avait donné un faux nom. S'ils trempaient vraiment dans des affaires de gros sous comme il les en soupçonnait, ils n'apprécieraient pas qu'on s'en soucie. Ils brûleraient les preuves et contre-attaqueraient. Le maître espion n'avait aucune envie de subir la réaction de Carmen à un échec comme celui-là... Elle était devenue imprévisible, ces derniers temps. Dangereusement.

Il s'affala sur le matelas de sa chambre, qui couina par protestation.

Il lui restait peut-être une chance. C'était Liétald de Karan qui gouvernait Ténare... Il était de notoriété publique que le jeune loup avait les dents longues. Si le vieil Aldegrin n'avait pas immédiatement été mis au courant, la situation pouvait encore être rattrapée et arrangée à sa façon. Sentant venir l'inspiration, il se mit devant l'écritoire.

Au gouverneur de Ténare

Messire de Karan,

Sur ordre de la marquise Carmen, j'ai envoyé à votre fief un convoi transportant les cent mille écus d'impôts dûs par la maison de Guarida au trésor impérial.

Je suis sans nouvelle de ces gens.

Pouvez-vous me confirmer que ce convoi vous est bien parvenu ?

Dans l'attente de votre réponse,

Carlos Cruz,
Intendant de Lajeño.

Il cacheta son pli du sceau des serviteurs de Guarida, et siffla dans le couloir. Un de ses hommes accourut par les marches quatre à quatre.

« Juanito. Donne ce pli en mains propres au gouverneur de Ténare, toute affaire cessante. Et demande à amener toi-même sa réponse, dans les plus brefs délais. »

C'était la première chose à faire, et la plus sensée. Tâter le terrain.

Dernière modification par Zyakan (2019-02-13 21:21:38)


Carmen de Guarida, duchesse de Solède et d'Austrasie,

Zyakan de Guarida, son père, retiré du pouvoir
Luis Hallgeirr de Guarida, fils de Carmen et de Loth Hallgeirr

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